Que savons-nous ? Et sommes-nous même assurés d'exister ? Actuellement différents de ce que nous étions à la seconde précédente, et de ce que nous deviendrons dans un instant, nous assistons à l'évanouissement perpétuel des phénomènes du monde extérieur, aussi bien qu'à celui de nos états de conscience.

André Rolland de Renéville

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mercredi 16 mai 2012

Alone. by Edgar Allan Poe

        From childhood's hour I have not been
        As others were; I have not seen
        As others saw; I could not bring
        My passions from a common spring.
        From the same source I have not taken
        My sorrow; I could not awaken
        My heart to joy at the same tone;
        And all I loved, I loved alone.
        Then- in my childhood, in the dawn
        Of a most stormy life- was drawn
        From every depth of good and ill
        The mystery which binds me still:
        From the torrent, or the fountain,
        From the red cliff of the mountain,
        From the sun that round me rolled
        In its autumn tint of gold,
        From the lightning in the sky
        As it passed me flying by,
        From the thunder and the storm,
        And the cloud that took the form
        (When the rest of Heaven was blue)
        Of a demon in my view.
 

mardi 1 mai 2012

La volonté de vivre, Abou El Kacem Chebbi (أبو القاسم الشابي ), in Les chants de la vie (Aghani Al Hayat), 1955

La volonté de vivre


Lorsque le peuple un jour veut la vie
Force est au destin de répondre
Aux ténèbres de se dissiper
Aux chaînes de se briser...

Souffle alors un vent violent dans les ravins,
Au sommet des montagnes et sous les arbres
Qui dit :

« Lorsque je tends vers un but
Je me fais porter par l’espoir
Oublie toute prudence
Je n’évite pas les chemins escarpés
Et n’appréhende pas la chute
Dans les flammes brûlantes.
Qui n’aime pas gravir  la montagne
Vivra éternellement au fond des vallées » ...

Je sens bouillonner dans mon cœur
Le sang de la jeunesse
Des vents nouveaux se lèvent en moi
Je me mets à écouter leur chant
A écouter le tonnerre qui gronde
La pluie qui tombe et la symphonie des vents.

Et lorsque je demande à la Terre :
"Mère, détestes-tu les hommes ?"
Elle me répond :
"Je bénis les ambitieux
et ceux qui aiment affronter les dangers.
Je maudis ceux qui ne s’adaptent pas
aux aléas du temps et se contentent de mener
une vie morne, comme les pierres.
Le monde est vivant.
Il aime la vie et méprise les morts,
aussi fameux qu’ils soient.
Le ciel ne garde pas, en son sein,
Les oiseaux morts
et les abeilles ne butinent pas
les fleurs fanées.
N’eût été ma tendresse maternelle,
les tombeaux n’auraient pas gardé leurs morts".

Par une nuit d’automne,
Lourde de chagrin et d’inquiétude,
Grisé par l’éclat des étoiles,
Je saoule la tristesse de mes chants,
Je demande à l’obscurité :
"La vie rend-elle à celui qu’elle fane
le printemps de son âge ? "
La nuit reste silencieuse.
Les nymphes de l’aube taisent leur chant.
Mais la forêt me répond d'une voix
aussi douce que les vibrations d'une corde :
" Vienne l'hiver, l'hiver de la brume,
l'hiver des neiges, l'hiver des pluies.
S'éteint l'enchantement,
Enchantement des branches
des fleurs, des fruits,
Enchantement du ciel serein et doux,
Enchantement exquis des prairies parfumées.
Les branches tombent avec leurs feuilles,
tombent aussi les fleurs de la belle saison.
Tout disparaît comme un rêve merveilleux
qui brille, un instant, dans une âme,
puis s'évanouit.
Mais restent les graines.
Elles conservent en elles le trésor
d'une belle vie disparue..."

La vie se fait
Et se défait
Puis recommence.
Le rêve des semences émerge de la nuit,
Enveloppé de la lueur obscure de l'aurore,
Elles demandent :
"Où est la brume matinale ?
Où est le soir magique ?
Où est le clair de lune ?
Où sont les rayons de la lune et la vie ?
Où est la vie à laquelle j'aspire ?
J'ai désiré la lumière au-dessus des branches.
J'ai désiré l'ombre sous les arbres"

Il* dit aux semences :
"La vie vous est donnée.
Et vous vivrez éternellement
par la descendance qui vous survivra.
La lumière pourra vous bénir,
accueillez la fertilité de la vie.
Celui qui dans ses rêves adore la lumière,
la lumière le bénira là où il va."
En un moment pas plus long
qu'un battement d'ailes,
Leur désir s'accroît et triomphe.
Elles soulèvent la terre qui pèse sur elles
Et une belle végétation surgit pour contempler la beauté de la création.

La lumière est dans mon cœur et mon âme,
Pourquoi aurais-je peur de marcher dans l'obscurité ?
Je voudrais ne jamais être venu en ce monde
Et n'avoir jamais nagé parmi les étoiles.
Je voudrais que l'aube n'ait jamais embrassé mes rêves
Et que la lumière n'ait jamais caressé mes yeux.
Je voudrais n'avoir jamais cessé d'être ce que j'étais,
Une lumière libre répandue sur toute l'existence.

Traduction de S.Masliah.

mardi 27 mars 2012

ALEXANDER BLOK (1880-1921)


Night, street and streetlight, drugstore,
The purposeless, half-dim, drab light.
For all the use live on a quarter century –
Nothing will change. There's no way out.

You'll die – and start all over, live twice,
Everything repeats itself, just as it was:
Night, the canal's rippled icy surface,
The drugstore, the street, and streetlight.
10 October 1912

mercredi 21 mars 2012

Nicolas Gilbert
Le Poète malheureux
Vous que l’on vit toujours chéris de la fortune,
De succès en succès promener vos désirs,
Un moment, vains mortels, suspendez vos plaisirs :
Malheureux.. Ce mot seul déjà vous importune !
On craint d’être forcé d’adoucir mes destins !
Rassurez-vous, cruels ; environné d’alarmes,
J’appris à dédaigner vos bienfaits incertains,
Et je ne viens ici demander que des larmes.

Savez-vous quel trésor eût satisfait mon cœur ?
La gloire : mais la gloire est rebelle au malheur,
Et le cours de mes maux remonte à ma naissance.
Avant que, dégagé des ombres de l’enfance,
Je pusse voir l’abîme où j’étais descendu,
Père, mère, fortune, oui, j’avais tout perdu.
Du moins l’homme éclairé, prévoyant sa misère,
Enrichit l’avenir de ses travaux présents ;
L’enfant croit qu’il vivra comme a vécu son père,
Et tranquille s’endort entre les bras du Temps.
La raison luit enfin, quoique tardive à naître.
Surpris, il se réveille, et chargé de revers,
II se voit sans appui dans un monde pervers,
Forcé de haïr l’homme avant de le connaître.

Saison de l’ignorance, ô printemps de mes jours !
Faut-il que, tourmenté par un instinct perfide,
J’aie, à force de soins, précipité ton cours,
Trop lent pour mes désirs, mais déjà si rapide ?
Ou faut-il qu’aujourd’hui, sans gloire et malheureux,
Jusqu’à te désirer je rabaisse mes vœux ?
Pareil à cet aiglon qui de son nid tranquille,
Voyant près du soleil son père transporté
Nager avec orgueil dans des flots de clarté,
S’élève, bat les airs de son aile indocile,
Retombe, et ne pouvant le suivre que des yeux,
Eu accuse son nid, et d’un bec furieux
Le disperse brisé, mais en vain le regrette,
Quand, égaré dans l’ombre, il erre sans retraite.

Mais on admire, on aime, on soutient les talents ;
C’est en vain qu’on voudrait repousser leurs élans :
Sur ses pâles rivaux renversant la barrière,
Le génie à grands pas marche dans la carrière.
C’est vous qui l’assurez ; et moi, que les destins
Ont toujours promené sur la scène du monde,
Je dis (et ma jeunesse, en naufrages féconde,
Étudia longtemps les perfides humains,
Apprit où s’arrêtaient les forces du génie) :
« Le talent rampe et meurt s’il n’a des ailes d’or,
« Ou, vendant ses vertus, rare et noble trésor,
« Lève un front couronné de gloire et d’infamie. »

Que ne puis-je, ô mortels, être accusé d’erreur !
Quel que soit mon orgueil, oui, j’aimerais à croire
Que j’ai par trop d’audace irrité mon malheur ;
Que je frappais sans titre aux portes de la gloire.
Il en coûte à mon cœur de vous croire méchants ;
Mais expliquez, cruels, l’énigme de ma vie,
Ou rendez-moi raison de votre barbarie
Dieu plaça mon berceau dans la poudre des champs ;
Je n’en ai point rougi : maître du diadème,
De mon dernier sujet j’eusse envié le rang,
Et, honteux de devoir quelque chose à mon sang,
Voulu renaître obscur pour m’élever moi-même :
A l’âge on la raison sommeille, oisive encor,
La mienne impatiente ose prendre l’essor :
Au nom seul d’un grand homme on voit couler mes larmes.
Grand Dieu ! ne puis-je encor m’élancer sur ses pas !
Condé bégaie à peine, il demande des armes,
Et déjà plein de Mars, respire les combats
Donnez-moi des pinceaux. — Qu’exiges-tu d’un père ?
Mon fils, crois-moi, surmonte un penchant téméraire :
Tu -veux chercher la gloire ? Eh ! ne sais-tu donc pas
Que les plus grands talents y montent avec peine ;
Que, noircis par l’envie, accablés par la haine,
Tous ont vu le bonheur s’échapper de leurs bras ?
Songe au sort de Milton, songe au destin d’Homère :
L’homme, ingrat de leur temps, a-t-il changé depuis ?
Ah ! mon fils, je suis pauvre, et tu n’as plus de mère !
Bientôt tu vas me perdre : où seront tes appuis ?
Mon fils, crois-moi, mon fils, sors de ton indigence ;
Et vers la gloire alors dirige tes travaux.
Au nom de tous les soins qu’on prend de ton enfance,
Par mes cheveux blanchis. — Donnez-moi des pinceaux,
Eh bien ! vis à ton gré. Je te livre à toi-même,
Ingrat ; mais en suivant ta folle passion,
Crains ton père, reçois sa malédiction.
Vous pleurez... ah ! mon fils... votre père vous aime ;
Écoutez. — Des pinceaux ! Moi, sillonnant les mers,
J’aurais donc, sur la foi du zéphyr infidèle,
Poursuivi la fortune au bout de l’univers ;
Et peut-être pour prix de mon avare zèle,
Enterré sous les flots, en revenant au port,
Et mes jours, et mon nom. Qui peut vaincre la mort ?
Qu’à son gré l’opulence, injuste et vile amante,
Berce sur le damas ce parvenu grossier,
Et laisse le poète, à l’ombre d’un laurier,
Charmer par ses concerts le sort qui le tourmente !
II n’est qu’un vrai malheur, c’est de vivre ignoré
L’homme brille un moment, et la tombe dévore
Les titres fastueux dont on fut décoré,
Nos maux, et ces plaisirs que le vulgaire adore.
Tout périt sous la faux de la Mort ou du Temps ;
Mais la gloire du moins que l’homme a méritée
Survit à son trépas et s’accroît par les ans ;
Et loin de les flétrir, la fortune irritée
Ajoute un nouveau lustre aux talents glorieux.

Racine, dieu des vers ! Corneille, esprit sublime !
Vous pouvez effrayer un cœur pusillanime ;
Peut-être avec dédain vos mânes radieux
Du haut des monts sacrés regardent qui nous sommes.
Mais, si j’en crois mon cœur, on peut vous égaler :
Le ciel, en vous formant, voulut se signaler,
J’y consens ; mais enfin vous n’êtes que des hommes.

Ainsi je m’abusais. Sans guide, sans secours,
J’abandonne, insensé, mon paisible village,
Et les champs où mon père avait fini ses jours.
Cieux, tonnez contre moi ; vents, armez votre rage ;
Que vide d’aliments, mon vaisseau mutilé
Vole au port sur la foi d’une étoile incertaine,
Et par vous loin du port soit toujours exilé !
Mon asile est partout où l’orage m’entraîne.
Qu’importe que les flots s’abîment sous mes pieds ;
Que la mort en grondant s’étende sur ma tête ;
Sa présence m’entoure, et, loin d’être effrayés,
Mes yeux avec plaisir regardent la tempête :
Du sommet de la poupe, armé de mon pinceau,
Tranquille, en l’admirant, j’en trace le tableau.

Je n’avais point alors essuyé de naufrage ;
Mon génie abusé croyait à la vertu,
Et contre les destins rassemblant son courage,
Se nourrissait des maux qui l’avaient combattu.
« Mon sort est d’être grand, il faut qu’il s’accomplisse ;
« Oui, j’en crois mon orgueil, tout, jusqu’à mes revers.
« Qui de ceux dont la voix éclaira l’univers
« N’a point de la fortune éprouvé l’injustice ?
« Un dieu, sans doute un dieu m’a forgé ces malheurs,
« Comme des instruments qui peuvent à ma vue
« Ouvrir du cœur humain les sombres profondeurs,
« Source de vérités, au vulgaire inconnue.
« Rentrez dans le néant, présomptueux rivaux ;
« Ainsi que le soleil dans sa lumière immense
« Cache ces astres vains levés en son absence,
« Je vais vous effacer par mes nobles travaux. »
Mon âme (quel orgueil, grand Dieu, l’avait séduite !)
Dévorait des talents le trône révéré,
Et, dans tous les objets dont je marche entouré,
Ma gloire en traits de feu déjà me semble écrite.

Prestiges que bientôt je vis s’évanouir !
Doux espoir de l’honneur, trop sublime délire !
Ah ! revenez encor, revenez me séduire :
Pour les infortunés, espérer c’est jouir.
Je n’ai donc en travaux épuisé mon enfance
Que pour m’environner d’une affreuse clarté
Qui nie montrât l’abîme où je meurs arrêté.
Ne valait-il pas mieux garder mon ignorance ?

Trop heureux Philémon, s’il connaît son bonheur !
Fidèle au rang obscur qu’il reçut de ses pères,
Longtemps de sa jeunesse il voit briller la fleur ;
Et, cultivant en paix ses champs héréditaires,
Ne craint pas que toujours ses efforts abusés
Laissent tomber son corps privé de nourriture ;
La terre au jour marqué lui rend avec usure
Les trésors qu’en ses flancs il avait déposés.
II n’a point, il est vrai, vu nos cités immondes,
D’où le grand, étonné de ses vastes besoins,
De leurs productions épuise les deux mondes.
Nos sciences, nos arts, étrangers à ses soins,
Ne l’ont point dépouillé de ses mœurs ingénues.
Roulez en char brillant votre heureux déshonneur,
Jamais de Philémon vous ne serez connues,
Beautés dont on nourrit les vices sans horreur,
Tandis que les talents, amis de l’innocence,
Méconnus, repoussés dans leur premier essor,
Tombent découragés, et meurent d’indigence
Sous l’ombre d’un laurier qu’on leur dispute encor.
Ce protecteur qui marche en semant les promesses,
Même en trompant ses vœux, 1’abaissa-t-il jamais ?
Burrhus, qui va comptant les ingrats qu’il a faits,
Lui vient-il reprocher ses honteuses largesses ?
Aux malheureux toujours on trouve des forfaits,
Et les plus généreux vendent cher leurs bienfaits.
Pour qui les verts bosquets ouvrent-ils leurs ombrages ?
Les tranquilles étangs, les tortueux vallons,
Les antres toujours frais, les ruisseaux vagabonds,
Les chants du peuple ailé, ses jeux dans les feuillages,
Le paisible sommeil sur des lits de gazon,
La justice, la paix, tout rit à Philémon.
Oh ! combien j’eusse aimé cette beauté naïve,
Qui, d’un époux absent pressentant le retour,
Rassemble tous les fruits de son fertile amour,
Dirige des aînés la marche encor tardive,
Et, portant dans ses bras le plus jeune de tous,
Vole au bout du sentier par où descend leur père !
Elle le voit : grand Dieu ! dérobe à ma misère
L’aspect de leurs plaisirs dont mon cœur est jaloux....
N’est-ce donc point assez des tourments que j’endure ?
Quoi ! je porte un cœur noble, et d’un œil plein d’effroi
Je lis sur tous les fronts le mépris et l’injure !
Le dernier des mortels est plus heureux que moi !
Ah ! brisons ces pinceaux ! tombe, lyre inutile !
Périsse un monde injuste ; et toi qui m’as perdu,
Gloire, fantôme ingrat, à la brigue vendu,
Va, je perds sans regret ta couronne futile !
C’est le prix de l’intrigue, et je ne puis ramper.
Si pourtant les destins cessaient de me frapper...
Des hommes quelquefois l’injustice se lasse...
Je puis être du moins fameux par mon audace !
Oui, tremblez, fiers rivaux, détournez vos mépris ;
L’intrépide lion dans un piège surpris
S’irrite du danger, et de sa dent tenace
Ronge, en grondant, la toile où lui-même s’enlace,
Se roule, et peut enfin, par un dernier effort,
La briser, s’échapper, et, prodiguant la mort
Au peuple de chasseurs qui l’attaque et le brave,
Marcher, roi des forêts qui le virent esclave.
Vain espoir ! qu’ai-je dit ? hélas ! sans de longs jours
Le poète languit dans la foule commune,
Et s’il fut en naissant chargé de l’infortune,
Si l’homme, pour lui seul avare du secours,
Refuse à ses travaux même un juste salaire,
Que peut-il lui rester ?... Oh ! pardonnez, mon père,
Vous me l’aviez prédit... je ne vous croyais pas.
Ce qui peut lui rester ? La honte et le trépas.

C’en est donc fait : déjà la perfide espérance
Laisse de mes longs jours vaciller le flambeau ;
A peine il luit encore, et la pâle indigence
M’entr’ouvre lentement les portes du tombeau.
Mon génie est vaincu : voyez ce mercenaire,
Qui, marchant à pas lourds dans un sentier scabreux,
Tombe sous sou fardeau ; longtemps le malheureux
Se débat sous le poids, lutte, se désespère,
Cherchant au loin des yeux un bras compatissant :
Seul il soutient la masse à demi soulevée ;
Qu’on lui tende la main, et sa vie est sauvée.
Nul ne vient, il succombe, il meurt en frémissant :
Tel est mon sort. Bientôt je rejoindrai ma mère,
Et l’ombre de l’oubli va tous deux nous couvrir.

O rives de la Saône, où ma faible paupière
A la clarté des cieux commença de s’ouvrir,
Lieux où l’on sait au moins respecter l’innocence,
Vous ne me verrez plus ! mon dernier jour s’avance ;
Mes yeux se fermeront sous un ciel inhumain.
Amis !... vous me fuyez ? cruels ! je vous implore,
Rendez-moi ces pinceaux échappés de ma main...
Je meurs... ce que je sens, je le veux peindre encore.

lundi 12 décembre 2011

Le Torse archaïque d'Apollon, Rainer Maria Rilke

Archaischer Torso Apollos
Wir kannten nicht sein unerhörtes Haupt,
darin die Augenäpfel reiften. Aber
sein Torso glüht noch wie ein Kandelaber,
in dem sein Schauen, nur zurückgeschraubt,
sich hält und glänzt. Sonst könnte nicht der Bug
der Brust dich blenden, und im leisen Drehen
der Lenden könnte nicht ein Lächeln gehen
zu jener Mitte, die die Zeugung trug.
Sonst stünde dieser Stein enstellt und kurz
unter der Shultern durchsichtigem Sturz
und flimmerte nicht so wie Raubtierfelle;
und brächte nicht aus allen seinen Rändern
aus wie ein Stern: denn da ist keine Stelle,
die dich nicht sieht. Du mußt dein Leben ändern.

Archaic Torso of Apollo

We cannot know his legendary head
with eyes like ripening fruit. And yet his torso
is still suffused with brilliance from inside,
like a lamp, in which his gaze, now turned to low,

gleams in all its power. Otherwise
the curved breast could not dazzle you so, nor could 
a smile run through the placid hips and thighs
to that dark center where procreation flared.

Otherwise this stone would seem defaced
beneath the translucent cascade of the shoulders
and would not glisten like a wild beast's fur:

would not, from all the borders of itself,
burst like a star: for here there is no place
that does not see you. You must change your life.

Translation by Stephen Mitchell
Archaic Torso of Apollo
We never knew his fantastic head,
where eyes like apples ripened. Yet
his torso, like a lamp, still glows
with his gaze which, although turned down low,
lingers and shines. Else the prow of his breast
couldn't dazzle you, nor in the slight twist
of his loins could a smile run free
through that center which held fertility.
Else this stone would stand defaced and squat
under the shoulders' diaphanous dive
and not glisten like a predator's coat;
and not from every edge explode
like starlight: for there's not one spot
that doesn't see you. You must change your life.
Translated by H. Landman

TORSE 
      ARCHAIQUE D'APOLLON

Nous n'avons  pas connu sa tête prodigieuse
où les yeux mûrissaient leurs prunelles.
Pourtant son torse luit encore ainsi qu'un candélabre,
c'est son regard, simplement dévrillé en lui,

qui s'y tient rayonnant. L'orbe de la poitrine
ne pourrait sinon t'éblouir, et de la douce
courbe lombaire un sourire ne pourrait fuir
vers ce centre porteur auparavant du sexe.

Cette pierre sinon, dégradée et tronquée,
aurait pour loi le limpide à-pic des épaules
et ne chatoierait pas comme la peau d'un fauve;

et n'éclaterait pas hors de tous ses contours
à la façon d'un astre : il n'existe point là
d'endroit qui ne te voie. Il faut changer ta vie.

Torse archaïque d'Apollon

Nous n'aurons jamais vu sa tête légendaire
Aux yeux mûrs comme des fruits
Mais nous voyons son torse encore incandescent
Flamme vacillante pourtant, mais qui
Perdure et brille.

Sans elle d'où viendrait la lumière
Qui suit, éblouissante, la courbure des muscles?
Et comment le sourire issu du fin mouvement des reins
Coulerait-il jusqu'au sexe lourd, à la mi-temps du corps?

Sans elle ce roc se dresserait
Court et difforme à la chute diaphane des épaules;
Il ne scintillerait pas comme une peau de fauve.

Il ne jaillirait pas hors de ses limites
Comme font les étoiles: car il n'y pas de lieu
D'où l'on ne t'aperçoit. Tu dois changer ta vie!